Il y a des chansons qui passent au coin des jours sans qu'on y arrête les oreilles. Et puis de temps en temps, il y en a une dont on s'éprend follement. Une comète qu'on étreint sous le porche d'un casque et qui s'instille durablement dans nos intérieurs. C'est la chanson fétiche, la pop song idéale, la miniature sonore qu'on porte aux oreilles comme un bijou. Je me souviens ainsi de la fulgurance du "Sale from harm" de Massive Attack, de "A song for the lovers" de Richard Ashcroft, du "Werewolf" de Cat Power, du "React" de Erik Sermon, de "La man" de Christophe, du "Pyramid song" de Radiohead, du "Weeping willow" de Sébastien Schuller... (J'accrocherai probablement un de ces jours une liste dans un coin du Château).

C'est un des beaux mystères de notre existence, en même temps que le fondement d'une industrie exponentielle qui, face à l'impossibilité de fixer la recette du saint-honoré de l'engouement universel, se fourvoie toujours plus, dans la fabrication grossière - et la surexposition coûteuse - de petits "fours" frelatés qui fondent sous les feux de la rampe.
Les instants où se produit une telle rencontre avec une chanson sont rares, mais ils comptent parmi les plus palpitants de l'existence : ils procurent pour un temps, de quoi survoler la mêlée jactante du monde. Leur pouvoir s'apparente à celui d'une rencontre amoureuse, d'ailleurs souvent elle-même, de mèche avec une chanson.
Il y a différents degrés d'engouement pour une chanson. Il y a la chanson avec laquelle on couche dès le premier soir, pris d'une toquade irrépressible. Après une vingtaine d'écoutes d'affilée, le réveil n'est pas toujours facile. Il y a la chanson qui ne se livre pas tout de suite : il faut en avoir humé l'air deux ou trois fois pour que son charme agisse. Il y a celle qui reste une bonne copine qu'on couche sur les compiles faites pour les bons copains. Il y a celle dont on a un peu honte, qu'on écoute en cachette et qu'on casse en public. À l'inverse, il y a la chanson faire-valoir, celle qui a tout pour plaire et dont on vante volontiers les mérites, mais qu'en réalité, on n'écoute jamais. Il y a enfin les histoires ratées, les chansons qu'on n'a pas eues ! De vieilles connaissances qu'on a jamais eu l'occasion de posséder et qu'on retrouve de manière fortuite, au hasard des haut-parleurs.
Ces airs qui nous tournent la tête, il faudrait en tenir une liste chronologique et, avant l'ultime intégrale, en graver au moins un volume par décade. L'histoire des personnes pourrait s'y lire à disque ouvert. Car ces petites balises de liesse qui jalonnent l'existence ne sont pas sans conséquences. Que la musique en général et qu'une chanson en particulier puisse changer une vie, je n'ai aucun problème à le croire : j'ai souvent eu l'occasion de le vivre.
La puissance d'évocation de certaines chansons est telle par exemple, qu'un couple fâché ne peut plus supporter d'entendre la bande-son de sa rencontre. Les mêmes chansons, jusqu'alors gratifiées d'oeillades complices et de sourires un tantinet cuculs, deviennent soudain infréquentables et se retrouvent tout bonnement tricards. C'est qu'une chanson n'est pas exportable d'un béguin à l'autre. Prenons un risque :
on ne se baise jamais deux fois dans le même slow d'un love.À l'opposé de la chanson fétiche, il y a la chanson calvaire. Celle dont il va falloir se trimballer le boulet promotionnel pendant plusieurs semaines, voire des mois, car il se trouve que, dans ce beau pays de mélomanes avertis, ces fléaux ont tendance à plaire à la ménagère de plus de vingt-cinq ans et se retrouvent ainsi de fait, à coloniser le temps audiovisuel.
En ce moment c'est un plutôt-jeune chanteur pour déjà-vieux qui nous inflige la punition. Ça a pour titre "Maritie et Gilbert Carpentier" et tout y est indigent: le sujet minable, les arrangements poussifs, la voix agaçante. Le texte ? Cauet ou Arthur n'auraient pas fait pire dans le genre évocation collégienne de séquences ORTF. Un calvaire !
Il faut le voir Bénabar - un gentil garçon au demeurant - faire la promo d'une telle entreprise à la télé et se retrouver, dans une complaisance ahurissante de l'aéropage critique (on en reparlera bientôt ici), associé à Brassens et consort. Il n'en revient pas de sa dorure sur tronche le Barnabé, il dit merci sans cesse, à tout le monde, il a les yeux qui brillent, à deux larmes que la gêne déborde.
En France, pas de dope : on est bien.